Le traitement du tableau La mort du général Wolfe : un exercice délicat et enrichissant

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Par : Debra Daly-Hartin, Peter Vogel
Date de parution : 6/1/2003 12:00:00 PM

L'ICC vient de terminer la restauration de La mort du général Wolfe, œuvre de James Barry pour le compte du Musée du Nouveau-Brunswick. Ce travail d’équipe a nécessité la collaboration de restaurateurs, de scientifiques en conservation, d’un historien des matériaux et de conservateurs de plusieurs institutions. C’est un tableau qui peut raconter bien des histoires. Il révèle un artiste et un intellectuel accompli et sérieux ayant beaucoup d’ambition et de grandes aspirations, qui un jour devient tristement célèbre pour son tempérament hostile. Le tableau illustre aussi un moment critique de l’histoire du Canada et pourtant, nombre de secrets subsistent quant à sa provenance et à divers aspects de son iconographie.

Après avoir fait des études sur le continent, James Barry revient à Londres où commence la période la plus productive de sa carrière de peintre. Entre 1771 et 1776, il expose 15 toiles à la l’Académie royale des arts et acquiert une réputation de peintre accompli, spécialiste des sujets historiques. En réponse au tableau de Benjamin West intitulé La mort du général Wolfe (1770), qui avait été exposé à l’Académie en 1771, et dont le Musée des beaux-arts du Canada est aujourd’hui propriétaire, Barry veut réaliser un portrait plus noble et plus précis de cet événement. Sa version dépeint un plus petit groupe de gens, soit ceux qui ont peut-être été témoins des derniers moments de Wolfe.

Mais cette peinture n’a pas été très bien accueillie et ce sera la dernière qu’il exposera à l’Académie. En fait, le tableau a même disparu pendant une longue période pour réapparaître en 1901, année où ses propriétaires new-yorkais l’expédient à Montréal à l’occasion d’une exposition. Il est alors acheté par Sir Lees Knowles et remis au Régiment des fusiliers du Lancashire, qui l’accrochent dans le mess des officiers. Un peu plus tard, Sir Lees Knowles le rachète et le place dans sa maison de campagne. En 1929, la toile est vendue au Dr John Clarence Webster, qui en fait don, trois ans plus tard, à son propriétaire actuel, le Musée du Nouveau-Brunswick.

À son arrivée à l’ICC, la structure du tableau était stable, mais des couches de vernis et des couches pigmentées jaunies en altéraient gravement l’apparence. Il était évident que des dommages causés antérieurement avaient donné lieu à des traitements majeurs. Il est fort probable que les lignes horizontales qui traversaient le tableau étaient attribuables aux plis qui s’étaient formés lorsqu’on a roulé la toile, peut-être au moment d’un voyage outre-Atlantique. Il y avait d’importantes lacunes de peinture dans la partie inférieure du tableau de même que des traces de plis et d’éraflures du côté droit, surtout dans la partie du ciel.

La mort du général Wolfe avant le traitement.

On pouvait distinguer que l’œuvre avait subi au moins deux restaurations. Les bords de la toile avaient été coupés et la peinture rentoilée. Les cloques de peinture sur le torse de Wolfe, les empâtements aplatis et les empreintes de la pointe d’un fer donnent à penser que la chaleur et la pression auraient abîmé le tableau au cours du rentoilage. Le nettoyage des couches de protection avait été entrepris à divers degrés, dans certaines parties du tableau. Des retouches avaient été faites sur des résidus de vernis sombre et de petites lacunes de peinture avaient été comblées et retouchées. De plus, on avait appliqué plusieurs couches de vernis et de vernis teinté.

Traitement

La peinture a été examinée à fond avant le traitement. La radiographie aux rayons X et le réflectogramme infrarouge, effectués par Jeremy Powell, technologue en documentation scientifique, ont révélé l’étendue des lacunes de peinture et fournis des renseignements supplémentaires sur la technique de l’artiste. Au cours d’analyses approfondies, Jane Sirois et Elizabeth Moffatt, scientifiques en conservation, ont pris de petits échantillons du tableau pour les analyser et examiner en coupe transversale les diverses couches de peinture et déterminer les pigments et médium utilisés. Cet examen technique, de même que des recherches intensives, des consultations et collaborations se sont révélées nécessaires pour élaborer une stratégie de nettoyage. Kim Muir, stagiaire en restauration, a fait des recherches sur les écrits et la technique de l’artiste; elle a consulté d’autres restaurateurs qui avaient traité des œuvres de Barry, et elle a étudié les sources disponibles sur les matériaux et les techniques d’autres artistes britanniques de l’époque. Pour faire ce travail, elle a dû consulter des collègues de l’ICC, Andrea Kirkpatrick (conservatrice au Musée du Nouveau-Brunswick), des restaurateurs et des conservateurs du Musée des beaux-arts du Canada de même que des restaurateurs d’institutions internationales, et travailler en collaboration avec tous ces spécialistes.

Une stratégie de nettoyage a été élaborée qui comprenait le nettoyage par couche afin d’évaluer l’apparence tout au long du travail pour déterminer jusqu’où il fallait aller. Il est devenu clair qu’un vernis pigmenté appliqué après l’entoilage, proche de la surface du tableau, contribuait à l’assombrir. Cette couche était enlevée lorsque les couches sous-jacentes le permettaient. Sur la plupart de la peinture, une mince couche de vernis, que des particules noires rendaient un peu plus foncée, fut laissée intacte. Dans d’autres parties, les couches de glacis du vernis foncé ont été légèrement nettoyées; c’est le cas par exemple des uniformes rouges.

L’exposition intitulée « Les nombreuses morts du général Wolf : peintures de James Barry et de Benjamin West », qui offrait la première occasion de comparer et d’étudier ces deux œuvres d’envergure, s’est tenue en décembre 2000 au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. À l’époque, on n’avait pas encore retiré le vernis au premier plan du tableau. Pour l’exposition, on a décidé d’appliquer un vernis et d’apporter des retouches. Après coup, on déciderait s’il fallait nettoyer le premier plan. La présence de glacis bruns dans cette partie de la toile posait un problème. Ces glacis sont difficiles à distinguer visuellement des couches pigmentées ou assombries, et ils sont solubles dans les mêmes solvants qu’on utilise pour enlever ces dernières. Lors du retour de la peinture à l’ICC, après l’exposition, il fut décidé qu’il serait salutaire de reprendre le nettoyage de la surface. Le vernis qu’on venait d’appliquer à été retiré et le vernis sous-jacent, au premier plan, a été légèrement aminci. Cela a permis de faire ressortir certains détails du dessin et de subtiles nuances de couleur ainsi que d’éclaircir légèrement certains endroits pour renforcer l’illusion de profondeur et mettre en relief les relations spatiales établies par l’artiste.

Retirer les nombreux repeints a également révélé certains détails de l’image dont la couverture recouvrant l’Autochtone tombé. On ne connaît pas l’origine du numéro « 410 » bien visible sur le tomahawk. Il pourrait s’agir d’un numéro de collection et la décision a été prise de laisser celui-ci dans l’espoir, qu’un jour, il fournirait un indice sur le lieu où était le tableau au cours des années où on l’a perdu de vue.

L’apparence de l’œuvre avait été radicalement modifiée depuis son exécution, étant donné les nombreux dommages qu’elle a subie et les restaurations précédentes. En enlevant les couches subséquentes qui obscurcissaient l’œuvre, nous sommes en mesure de mieux apprécier le portrait que voulait faire Barry du général. Ce tableau est l’œuvre centrale d’une exposition que tiendra bientôt le Musée du Nouveau-Brunswick et sera ensuite exposé en permanence, pendant que les recherches sur sa provenance se poursuivent.

Le traitement de ce tableau s’est révélé un exercice délicat, qui a pourtant donné ses récompenses. En effet, la possibilité de travailler en collaboration si étroite avec des conservateurs comme Catherine Johnston (Musée des beaux-arts du Canada) et Gilbert Gignac (Bibliothèque et Archives du Canada) fut un grand privilège et un grand plaisir. Il est vraiment gratifiant de voir la peinture aujourd’hui, car on a réussi à s’approcher de l’effet puissant que Barry cherchait à créer.