L'examen scientifique du portrait Sanders de William Shakespeare
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Bulletin de l'ICC, nº 28, décembre 2001
L'examen scientifique du portrait Sanders de William Shakespeare
par Marie-Claude Corbeil et Elizabeth Moffatt, scientifiques principales en conservation, et Jeremy Powell, technologue principal en documentation scientifique, Laboratoire de recherche analytique et Gregory Young, scientifique principal en conservation, Division de la recherche sur les méthodes de restauration et les matériaux
Le « portrait Sanders de William Shakespeare » a été transmis de génération en génération jusqu'au propriétaire actuel du tableau, tout comme l'a été la tradition familiale selon laquelle il s'agit bel et bien d'un portrait de William Shakespeare. Ce portrait en buste aurait été peint par un ancêtre du propriétaire, un certain John Sanders. Le tableau mesure 42 centimètres de haut sur 33 centimètres de large et est peint sur un support de bois. Dans le coin supérieur droit on peut voir une date (« AN° 1603 ») peinte en rouge. Au dos du tableau se trouve une étiquette très abîmée, dont l'inscription est aujourd'hui illisible. Si le tableau est authentique, il s'agirait du seul portrait de William Shakespeare peint de son vivant.
En 1909, un dénommé Spielmann avait écrit
un article au sujet du tableau dans la revue The Connoisseur
dans lequel il avait transcrit l'inscription figurant sur
l'étiquette, inscription qui identifiait le sujet du
portrait comme étant Shakespeare à l'âge
de 39 ans. Spielmann avait déclaré que la date
avait été rajoutée longtemps après
que le tableau eut été peint, que le costume
avait certainement été largement retouché
ou modifié et que le papier de l'étiquette n'était
pas ancien; il jugeait que le tableau était une copie
ou un faux de facture « relativement moderne ».
Afin de prouver que son tableau était authentique, le propriétaire a demandé à l'ICC de procéder à un examen scientifique. Cet examen avait pour but de déterminer, sur la base des matériaux employés, si le tableau datait bien du début du XVIIe siècle.
La première étape de l'examen fut la datation du bois du support. Cette étude fut réalisée par Peter Klein de l'Université de Hambourg. Son analyse a révélé qu'il s'agissait de chêne de la région de la Baltique et que le tableau aurait pu être peint au plus tôt en 1597; une date d'exécution de 1603 était donc plausible. Le tableau a ensuite été radiographié afin de déterminer si le portrait aurait pu être peint par-dessus un tableau ancien. La radiographie n'a révélé aucun autre tableau sous le tableau actuel.
Puis le tableau a été examiné de plusieurs façons, entre autres à l'aide de techniques photographiques faisant appel aux infrarouges et aux ultraviolets. Aucune retouche importante n'a été observée contredisant ainsi Spielmann qui affirmait que le costume aurait été largement repeint ou modifié.
Les matériaux employés pour peindre le tableau ont ensuite été analysés. La nature des matériaux fournit des renseignements concernant l'époque et l'endroit où un tableau a été peint, mais ne permet pas de le dater précisément. Par contre, la présence d'un matériau qui n'a commencé à être utilisé en peinture qu'au XIXIe ou au XXIe siècle permet de révéler un faux ou une copie.
Dans le cas du portrait, la nature des matériaux et les techniques d'exécution cadraient tout à fait avec celles qu'on pourrait trouver dans un tableau peint en Angleterre en 1603. Aucun anachronisme n'a été noté. De plus, rien dans la façon dont a été appliquée la peinture rouge de la date ne permettait de déduire qu'elle avait été ajoutée ultérieurement.
Finalement, notre attention s'est tournée vers l'étiquette. L'analyse du papier a montré qu'il s'agissait de papier chiffon fait à partir de fibres de lin et non de papier fait de pâte de bois, beaucoup plus récent. Puis le papier fut daté par Roelf Beukens, de IsoTrace Radiocarbon Laboratory, un laboratoire affilié à l'Université de Toronto, qui a conclu que le papier datait d'une période allant de 1475 à 1640. La datation d'autres matériaux comme l'encre ou la colle de l'étiquette ou la peinture elle-même a été envisagée par le propriétaire du tableau mais s'avérait problématique.
Néanmoins, les résultats obtenus étaient en eux-mêmes probants. Nous avons pu établir que le tableau avait été peint sur du bois datant de la bonne époque et que les matériaux employés et les techniques d'exécution correspondaient à la pratique des artistes qui peignaient en Angleterre au début du XVIIIe siècle. Aucun matériau anachronique n'avait été découvert. L'étiquette portant l'inscription identifiant le sujet du tableau était faite de papier chiffon datant au plus de 1640. Tous ces éléments concordaient et indiquaient que le tableau est bien un tableau ancien et non une copie ou un faux de facture relativement moderne.
Mais le portrait Sanders est-il vraiment celui de William Shakespeare? Le but de l'examen scientifique n'avait jamais été de répondre à cette question. Cependant, une fois armé de résultats démontrant que les matériaux du tableau correspondaient à la bonne période historique, le propriétaire a réussi à prouver que le portrait méritait d'être étudié plus avant. Peut-être qu'un jour l'identité du sujet du tableau sera confirmée.
Au printemps 2001, le Globe and Mail publiait plusieurs articles au sujet de ce mystérieux tableau et de son examen scientifique. Étant donné le grand intérêt suscité par ces articles, le Musée des beaux-arts de l'Ontario a organisé, en coopération avec l'ICC, une exposition intitulée « Shakespeare? » qui présentait le tableau et les résultats de l'examen scientifique. Cette exposition a permis au grand public de voir le type de recherche qu'il est nécessaire de faire avant que les conservateurs, historiens de l'art et autres experts puissent établir la provenance d'un tableau. Et, bien entendu, chacun a pu décider pour soi s'il s'agit vraiment de William Shakespeare.
Voir aussi l'article << Un mystère qui persiste depuis 400 ans! >>