par Marie-Claude Corbeil, Scientifique principale en conservation, Laboratoire de recherche analytique, Institut canadien de conservation, ministère du Patrimoine canadien
À la suite darticles publiés dans le Globe and Mail sur un tableau qui pourrait être un authentique portait en buste du célèbre William Shakespeare (« Is this the face of genius » par Stefanie Nolen, Globe and Mail, vendredi 11 mai 2001; « Its time to reveal Shakespeare to the World » par Stefanie Nolen, Globe and Mail, samedi 12 mai 2001; « Careful analysis finds nothing to dispute authenticity » par Anne McIlroy, Globe and Mail, samedi 12 mai 2001), beaucoup de gens se sont montrés intéressés par lexamen scientifique qui a été effectué à lInstitut canadien de conservation. Ce court article a pour but dexpliquer cette démarche dans les grandes lignes.
Toutefois avant daller plus loin, il est bon de décrire le tableau et de parler de certaines hypothèses émises à son sujet. Il sagit dun tableau qui aurait été peint par un certain John Sanders. Le tableau mesure 42 centimètres de haut par 33 centimètres de large et est peint sur un support de bois, comme le sont beaucoup de tableaux anciens (contrairement à ce que lon pourrait penser, un tableau nest pas nécessairement peint sur une toile; les peintres ont utilisé dautres supports comme le bois, livoire, le cuivre et, plus près de nous, les panneaux daggloméré, par exemple). Pour obtenir un support de la bonne taille, deux planches ont été collées lune à lautre. Dans le coin supérieur droit on peut voir une date (« AN° 1603 ») peinte en rouge. Comme la date est très près du bord du tableau et quune petite partie du dernier chiffre manque, il est possible que le bord ait été rogné ou cassé accidentellement. Au dos du tableau se trouve une étiquette très abîmée, dont linscription est aujourdhui illisible.
En 1909, un dénommé Spielmann avait écrit un article au sujet du tableau dans la revue The Connoisseur, dans lequel il avait transcrit linscription figurant sur létiquette, inscription qui identifiait le sujet du portrait comme étant Shakespeare à lâge de 39 ans. Spielmann avait jugé que le tableau nétait pas authentique mais quil sagissait plutôt dune copie ou dun faux de facture « relativement moderne ». Spielmann avait entre autres décrété que la date avait été rajoutée longtemps après que le tableau eut été peint, que le costume avait certainement été largement retouché ou modifié et que le papier de létiquette nétait pas ancien.
Lexamen dun tableau par des méthodes scientifiques à des fins de datation est une procédure délicate, où lon sefforce de ne faire subir à loeuvre que les analyses absolument requises. La première étape suggérée au propriétaire fut donc la datation du bois du support. Grâce à la dendrochronologie, il est possible de déterminer quand un arbre a été abattu en mesurant la distance séparant les cernes de croissance du bois et en comparant les données ainsi obtenues avec des courbes de référence. Un tableau daté de 1603 ne pourrait avoir été peint sur du bois provenant dun arbre coupé, par exemple, en 1850. Lanalyse dendrochronologique fut effectuée par Peter Klein de lUniversité de Hambourg, un expert dans ce domaine. Son analyse a révélé quil sagissait de chêne de la région de la Baltique et que le tableau aurait pu être peint au plus tôt en 1597; une date dexécution de 1603 était donc plausible.
Bien entendu, un faussaire du XIXe siècle aurait pu utiliser un tableau ancien pour peindre par- dessus le portrait actuel. Le tableau a donc été radiographié pour vérifier cette possibilité. La radiographie dun tableau permet de voir sous la couche de peinture un peu comme la radiographie dun membre permet de voir les os sous la peau. La radiographie na révélé aucun autre tableau sous le tableau actuel.
Ces premières étapes franchies, le tableau a été examiné à laide de techniques photographiques faisant appel à divers types de rayonnement, comme linfrarouge et les ultraviolets. La photographie de fluorescence dultraviolets permet de mettre en évidence des retouches ultérieures à lexécution du tableau. Dans le cas du portrait, aucune retouche importante na été observée, ce qui contredisait laffirmation de Spielmann selon laquelle le costume aurait été largement repeint ou modifié.
Les matériaux employés pour peindre le tableau ont ensuite été analysés. Un tableau est en général constitué de plusieurs couches superposées; les matériaux qui constituent ces couches et la façon dont elles sont superposées sont caractéristiques de lépoque et de lendroit où le tableau a été peint. Toutefois, les différentes techniques de peinture se sont souvent pratiquées pendant plusieurs siècles et dans des régions assez vastes. Donc lanalyse des matériaux ne permet pas de dater précisément un tableau. Par contre, la présence dun matériau qui na commencé à être utilisé en peinture quau XIXe ou au XXe siècle permet souvent de révéler un faux ou une copie.
De microscopiques échantillons de peinture ont été prélevés avec la pointe dune lame de scalpel et ont été analysés à laide de plusieurs techniques instrumentales pour déterminer la nature chimique des matériaux. Dans le cas du portrait, la nature des matériaux et les techniques dexécution cadraient tout à fait avec celles quon pourrait trouver dans un tableau de lÉcole du Nord (qui comprend lAngleterre) peint en 1603. La première couche, faite de carbonate de calcium et dun liant protéique, a été appliquée sur le support de bois et fut suivie dune deuxième couche (appelée « couche dimpression ») constituée dun mélange de blanc de plomb, de carbonate de calcium et dhuile. Les pigments identifiés dans les couches picturales (cinabre, ou vermillon obtenu par sublimation, laque rouge, noir de charbon, orpiment et blanc de plomb) sont tous des pigments traditionnels. Aucun anachronisme na été noté. De plus, rien dans la façon dont a été appliquée la peinture rouge employée pour peindre la date ne permettait de déduire que la date avait été ajoutée ultérieurement.
Finalement, notre attention sest tournée vers létiquette au dos du tableau. Cette étiquette pouvait-elle être contemporaine du tableau? Tout dabord le papier a été analysé pour déterminer sil sagissait de papier chiffon, traditionnellement employé au XVIIe siècle, ou de papier fait de pulpe de bois, beaucoup plus récent. Lanalyse a montré quil sagissait de papier chiffon fait à partir de fibres de lin. Lanalyse a en outre révélé que létiquette était collée au bois avec de la colle damidon. La dernière étape consistait à dater le papier. On a dû prélever une bonne partie du pourtour de létiquette afin dobtenir un échantillon suffisamment gros pour être daté au carbone 14. Léchantillon a été soumis à Roelf Beukens, de IsoTrace Laboratory, un laboratoire affilié à lUniversité de Toronto spécialisé dans la datation au carbone 14, qui a conclu que le papier datait dune période allant de 1475 à 1640.
La datation dautres matériaux du tableau comme lencre ou la colle de létiquette ou la peinture elle-même a été envisagée par le propriétaire du tableau mais savérait techniquement impossible. La datation au carbone 14 nest pas chose simple; il faut souvent pré-traiter léchantillon afin dextraire le carbone qui sera analysé. La datation de mélanges complexes, comme lencre et la peinture, est compliquée par les risques de contamination qui pourraient fausser la datation. Mais surtout, malgré la réduction considérable de la taille de léchantillon requise pour une telle analyse, il est encore nécessaire de prélever un échantillon de lordre de plusieurs dizaines de milligrammes pour obtenir assez de carbone après pré-traitement de léchantillon. Le prélèvement de si gros échantillons de peinture ou dencre aurait grandement compromis lintégrité du tableau en tant quoeuvre dart et témoin du passé.
Néanmoins, les résultats obtenus étaient en eux-mêmes probants. Nous avons pu établir que le tableau a été peint sur du bois datant de la bonne époque; les matériaux employés et et les techniques dexécution correspondent tout à fait à la pratique des artistes qui peignaient en Angleterre en 1603. Aucun matériau anachronique na été découvert. Létiquette portant linscription identifiant le sujet du tableau est faite de papier chiffon datant au plus de 1640. Tous ces éléments concordent et indiquent que le tableau est bien un tableau ancien et non une copie ou un faux de facture relativement moderne, comme le croyait Spielmann.
Le portrait Sanders est-il vraiment celui de William Shakespeare? Cette question nest pas de notre ressort mais de celui dautres experts. Toutefois, la contribution de lICC aura permis de faire avancer le débat en démontrant que le tableau est bel et bien un tableau ancien.