Symposium 2007

Préserver le patrimoine autochtone : approches techniques et traditionnelles

Ce que l'on nous a dit

Table des Matières

Introduction

En septembre 2007, environ 400 personnes se sont rassemblées à Ottawa pour le Symposium 2007 – Préserver le patrimoine autochtone : approches techniques et traditionnelles. Des restaurateurs professionnels et des Aînés, du personnel de centres culturels et des gestionnaires de musées, des dirigeants communautaires et des étudiants, des conservateurs et des historiens, ainsi que des experts internationaux d'Amérique du Nord, d'Amérique du Sud, d'Australie, d'Europe et d'Afrique sont venus mettre en commun leur expertise, leurs expériences, leurs histoires et leur engagement. Les Autochtones, principalement du Canada (Premières Nations, Métis, et Inuits), comptaient pour près du tiers d'entre eux.

L'objectif du symposium était d'offrir aux Autochtones et aux spécialistes en conservation une occasion d'apprendre les uns des autres – dans un climat de respect mutuel – sur les aspects traditionnels, techniques, déontologiques ou immatériels de la préservation de la culture matérielle autochtone. Les participants ont bien profité de l'occasion. Ils ont mis en commun leurs points de vue professionnels et leurs antécédents personnels. Ils ont parlé, ils ont chanté. Ils ont éveillé des émotions, fourni un contexte social et culturel, en plus de formuler des conseils techniques. Ils ont parlé de la terre, des habitants de la terre, et des objets créés par le peuple à partir de matières provenant de la terre – des mâts totémiques et de l'art rupestre, des outils et des vêtements, des corbeilles et des chariots, des bottes et des ceintures perlées.

Par leurs témoignages, nous avons appris comment établir des relations et mettre en commun des perspectives et des valeurs, autant techniques et traditionnelles que matérielles et immatérielles. Les participants ont démontré les avantages d'une collaboration entre Autochtones, restaurateurs et professionnels de musées.

Dans ce rapport, on fait la synthèse de ce que l'on nous a dit au cours du symposium. Nous espérons qu'il favorisera la poursuite de la collaboration et des échanges entre les Autochtones, les restaurateurs et les musées grand public.

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Préserver les cultures vivantes

On nous a dit que, pour les Autochtones, les objets font partie intégrante de leur culture vivante. Les objets symbolisent les chants, les danses, l'histoire et les valeurs spirituelles des personnes qui les ont créés, et ils ont été fabriqués en vue d'être utilisés. En fait, les objets perdent tout leur sens si on ne les utilise pas au quotidien et pendant les cérémonies.

Dans notre langue, nous n'avons pas de mot pour les objets – il s'agit toujours de choses « qui remplissent une fonction ». Ainsi, même si nous plaçons des objets dans des vitrines d'exposition aux musées, ce sont des articles vivants, qui respirent. (Thomas V. Hill, p. 236)1 [traduction]

On a entendu parler de vieilles blessures et d'anciens torts – de la façon dont les peuples des Premières Nations, les Métis et les Inuits ont été séparés de leur langue, de leur culture et de leur patrimoine. On nous a parlé de la guérison des blessures. On a entendu des appels au leadership et des demandes de mesures en vue de réapproprier le patrimoine, les cultures et les langues autochtones et d'en assurer la survie.

On nous a expliqué la façon dont la relation entre les musées et les Autochtones a évolué au cours des 30 dernières années. Si, au goût de certains, son évolution ne progresse pas assez rapidement, la relation est en train de se rétablir.

De nos jours, les musées canadiens sont probablement plus portés à essayer de se surpasser en vue d'établir des relations amicales avec les communautés autochtones locales. Depuis la parution du rapport intitulé Tourner la page – forger de nouveaux partenariats entre les musées et les Premières Nations (Rapport du Groupe de travail sur les musées et les Premières Nations 1992), plusieurs musées aux quatre coins du pays ont établi de très profonds liens. […] En fonction de notre épanouissement à titre de nations coloniales et postcoloniales, nous devons faire connaître notre histoire, nos philosophies et nos identités. Autrement, nous demeurons piégés, présentant éternellement des excuses. (Gerald McMaster, p. 358) [traduction]

On nous a dit que les Aînés sont les experts sur le plan de la préservation du patrimoine de leurs communautés. Ils constituent souvent l'unique source de connaissances traditionnelles concernant la façon dont les objets ont été fabriqués et pour quelle raison.

[…] les Aînés nous ont dit que « sauvegarder » ne veut pas nécessairement dire « ne pas utiliser ». Il y a eu des choses qui ont été fabriquées, non pas pour mettre dans une vitrine, mais pour utiliser, jusqu'au moment où l'objet qui vient de la terre, retourne à la terre. (Gilbert Whiteduck, p. 295) – en français dans le texte

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On a entendu des restaurateurs parler de faire appel à des Aînés en raison de leur connaissance approfondie du sens social et spirituel que revêt un objet, et des façons appropriées d'en prendre soin. De plus, nous avons appris que les restaurateurs craignent la perte de ces connaissances spécialisées à la disparition des Aînés.

C'est mon père qui m'a parlé du matériel [les outils] que je vous ai montré. Il m'a enseigné bien des choses, et même si je n'ai pas utilisé certains de ces outils traditionnels avec lui, c'est grâce à lui que je les connais. (Aîné inuit Mariano Aupilardjuk, p. 165) [traduction]

Conservation des objets du patrimoine

Depuis longtemps, on associe l'expertise de restaurateurs aux domaines de la science et du matériel. On tient pour acquis que la préservation de l'intégrité physique d'un objet coïncide avec la préservation du sens général et de la raison d'être de l'objet. Si les prises de décision touchant la conservation se fondent depuis toujours sur un concept très général de préservation du patrimoine culturel, un grand nombre de restaurateurs, en raison de leur formation, mettent l'accent sur la préservation des aspects matériels du patrimoine culturel en conservant l'objet lui-même, et en réglant le milieu où il se trouve – c.-à-d. l'humidité, la température et l'éclairage.

Même si on a connu des changements positifs au cours des dernières décennies, certains professionnels de musées, y compris des restaurateurs, hésitent toujours à recommander ou à prendre des mesures particulières qui peuvent réduire la sécurité d'objets (par exemple, prêter des objets uniques et fragiles qui risquent d'être endommagés ou perdus si on les utilise dans des cérémonies). Cette réticence s'explique en partie par « leur formation et leurs attentes, correspondant aux processus muséologiques occidentaux »

(Jessica S. Johnson in Marian Andrea Kaminitz, Barbara S. Mogel, Barbara Cranmer, Jessica Johnson, Kevin Cranmer et Thomas V. Hill, p. 80). [traduction]

On a appris que, dans certains musées grand public, on considère encore que les collections patrimoniales ne contiennent que des objets « sans âme », dissociés des histoires qui leur donnent vie. Placés sur des étagères dans des vitrines d'exposition, ils se transforment en articles, en artéfacts ou en spécimens, en œuvres d'art, ou encore en emblèmes sacrés. On a également entendu parler d'expositions récentes dans des musées, où les objets sont accompagnés d'une narration ou d'un discours didactique présentant le contexte et, surtout, la voix autochtone.

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Les expositions récentes du patrimoine autochtone au musée McCord n'auraient pas eu lieu sans la collaboration avec des particuliers et des communautés des Premières Nations. L'intégration des idées, des connaissances et du savoir-faire de ces communautés a ouvert la voie à une approche réfléchie aux complexités diversifiées des cultures autochtones et à des expositions informatives et remarquables sur le plan visuel. (Anne MacKay, p. 58) [traduction]

Réconciliation du matériel et de l'immatériel

On a entendu de nombreux experts autochtones, des restaurateurs et scientifiques de la conservation nous confirmer l'importance de privilégier les valeurs et contextes culturels associés aux objets, ainsi que leur état physique.

Les membres de la profession de conservation se distinguent, comme groupe, par une préoccupation pour le bien–être d'objets. Toutefois, cette préoccupation doit toujours demeurer secondaire en fonction d'une responsabilité prédominante de maintenir des relations, découlant d'un respect des autres et de leur culture, et d'un souhait de favoriser la préservation de la culture au moyen de processus de traitement bien conçus et justifiés sur le plan scientifique. (Andrew Thorn, p. 338) [traduction]

Ils ont convenu que la compréhension de la vocation et de l'importance culturelle d'objets est tout aussi essentielle que la compréhension de leurs matériaux et des agents de détérioration.

Compte tenu de leur déontologie, les restaurateurs de musées doivent également respecter les sociétés qui fabriquent des objets et les communautés avec lesquelles ils ont des liens sur le plan de l'histoire et de l'identité. L'objet contient à la fois la vérité et la signification du passé. Au présent, il constitue un intérêt commun pour les communautés autochtones et les experts de la conservation. (Charles Costain, p. 172) [traduction]

On a entendu parler de projets de préservation du patrimoine menés en collaboration, rassemblant des approches techniques et traditionnelles. On a appris qu'il n'existe pas de « méthode universelle » visant à créer et à entretenir des partenariats entre les professionnels de musées et les Autochtones et à mettre en commun des décisions touchant la conservation, l'exposition et l'utilisation d'objets provenant de communautés autochtones.

Exemples de projets menés en collaboration :

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  • Un restaurateur a adapté le traitement de fragments d'un ancien vêtement afin de préserver son éventuelle preuve matérielle et son utilité pour de la recherche, mais également pour satisfaire aux souhaits et aux besoins de la communauté des Premières Nations d'où il provenait et à laquelle il sera retourné (Kjerstin Mackie, p. 115–119).

  • En visitant la communauté d'origine d'objets autochtones d'Amérique qui se trouvent dans leur musée, des restaurateurs ont pu découvrir la façon dont on les utilisait normalement (p. ex. : dans des cérémonies). La visite leur a également permis de mieux comprendre ces objets, ce qui aurait été impossible par un simple examen dans un laboratoire de conservation (Kim Cullen Cobb, Anna Hodson et Steven A. Tamayo, p. 35–40; Marian Andrea Kaminitz, Barbara S. Mogel, Barbara Cranmer, Jessica Johnson, Kevin Cranmer et Thomas V. Hill, p. 75–87).

  • Au cours du traitement d'anciens khipus et d'art rupestre, on a fait appel aux membres des communautés ou aux propriétaires traditionnels, qui ont favorisé la compréhension et l'utilisation du matériel et ont participé à la prise de décisions touchant sa conservation (Renata Peters, Frank Salomon, Rosa Choque González et Rosalía Choque González, p. 95–100; Andrew Thorn, p. 333–339).

  • Des chercheurs universitaires du domaine du patrimoine et des membres d'une communauté villageoise ont redéfini le rôle et l'utilisation d'objets du patrimoine dans la communauté (Laurette Grégoire et Élise Dubuc, p. 227–232).

  • Une communauté des Premières Nations au Canada a prêté main-forte à un musée national d'outremer afin de favoriser une meilleure compréhension de l'importance de ramener des objets à leur lieu d'origine et du pouvoir inhérent des objets de fournir des indications intéressantes, et d'encourager la participation des gens (Charles Stable et Rosalie Scott, p. 61–66).

  • Des restaurateurs ont étudié la technologie de la transformation de peaux en établissant un lien entre les connaissances traditionnelles, la caractérisation et la reconnaissance visuelle et analytique des matériaux (Torunn Klokkernes et Anne May Olli, p. 109–114).

  • Un Aîné, un chercheur du domaine des pictogrammes et un expert en art rupestre ont rassemblé des données sur des images d'art rupestre grandement décolorées de divers lieux de pictogrammes sacrés et les ont enrichies au moyen d'un processus numérique (William A. Allen, Liam M. Brady et l'Aîné Peter Decontie, p. 277–289).

  • Des institutions d'archives et du patrimoine et des communautés autochtones ont créé des expositions sur Internet et des bases de données de collections de photographies ou d'archives afin d'en favoriser l'accès et de recueillir de l'information sur les images et les documents provenant des communautés d'origine (Cheryl Avery et Deborah Lee, p. 133–138; Beth Greenhorn, p. 257–264; David Morin, p. 265–267).

  • Des membres de communautés des Premières Nations et des musées nationaux et communautaires ont collaboré en vue d'organiser des ateliers sur les capacités et les technologies associées aux objets de la culture matérielle traditionnelle (Judy Thompson, Ingrid Kritsch et Suzan Marie, p. 101–108; Nancy Palliser Kalai et Louis Gagnon, p. 253–256).

  • Des experts de musées et de communautés autochtones ont effectué de la recherche et ont mis en commun de l'information de nature technique sur la détermination, l'élimination et l'atténuation des effets de résidus de pesticides (appliqués par d'anciens propriétaires et conservateurs bien intentionnés pour prévenir des attaques d'insectes), en vue de permettre l'utilisation de ces objets en toute sécurité (P. Jane Sirois, Jessica S. Johnson, Aaron Shugar, Jennifer Poulin et Odile Madden, p. 175–186; Kathleen Bond et Heidi Swierenga, p. 187–193; Richard W. Hill et Peter Reuben, p. 195–199; Nancy Odegaard et Werner S. Zimmt, p. 217–225).

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Collaboration

À plusieurs reprises, on a entendu parler de l'importance du respect dans un partenariat axé sur la collaboration.

Le respect de l'objet constitue le dénominateur commun pour les restaurateurs et les Autochtones. De nombreux objets et articles culturels ancestraux de communautés autochtones revêtent une importance sur le plan du sacré ou de la religion, et il faut les traiter avec respect. Le thème de respect envers l'objet constitue un élément essentiel du Code de déontologie et Guide du praticien de l'Association canadienne pour la conservation et la restauration et l'Association canadienne de restaurateurs professionnels (ACCR/ACRP).

Le restaurateur doit se renseigner sur l'intégrité physique, conceptuelle, historique ou esthétique du bien culturel et respecter cette intégrité dans toutes ses interventions. (ACCR/ACRP, cité par Stephen J. Augustine, p. 7)

Il est également essentiel de se respecter les uns les autres. On a appris à quel point il est important que les restaurateurs comprennent et respectent les valeurs autochtones, lesquelles mettent l'accent sur la préservation de la culture vivante – le peuple, les traditions et l'identité – et non sur les aspects physiques d'un objet. Le respect mutuel permet également au peuple autochtone de comprendre la valeur de la science et des technologies de la conservation, notamment les techniques d'analyse de matériaux et de traitement.

Selon notre expérience, si les membres autochtones de la communauté vous font confiance et vous respectent, ils vous accorderont une grande liberté pour les conseiller et prendre des décisions éclairées.(Jack W. Brink et Narcisse Blood, p. 346) [traduction]

On a appris qu'il faut du temps pour gagner le respect. Les rencontres, l'écoute, les discussions, même la participation aux cérémonies et aux fêtes communautaires, peuvent favoriser le climat de confiance et entraîner une collaboration empreinte de respect, fondée sur la compréhension et l'entente.

Je fais donc valoir – à vous les experts, les scientifiques, les représentants d'institutions – qu'il vous faut être patient. Vous devez prendre le temps de bien comprendre. Accordez-nous du temps, car nous devons souvent apprendre ensemble. Nous n'arriverons à rien sans véritable partenariat empreint de respect et axé sur la collaboration. (Gilbert W. Whiteduck, p. 295) [traduction]

L'établissement de partenariats axés sur la collaboration exige également, de la part de musées, un engagement à élaborer des politiques de nature holistique. En reconnaissant une responsabilité partagée, le principal énoncé de politique d'un musée peut constituer un cadre permettant d'établir des partenariats équitables et de développer des programmes intégrant des valeurs autochtones. Des protocoles d'entente entre un musée et une communauté autochtone peuvent aussi servir à établir et à reconnaître l'égalité des parties – chaque partie contribue et chaque partie en profite – et à fixer des objectifs communs.

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Avantages de la collaboration

On a entendu parler des avantages mutuels d'un partenariat fondé sur la confiance et des objectifs communs.

Les rencontres, en particulier celles avec les Aînés [tlicho], ont permis aux restaurateurs de mieux comprendre l'importance de ramener des objets à leur lieu d'origine et le pouvoir inhérent des objets de susciter des discussions et de faire participer des gens. […] Les objets qui ont fait le parcours dans des communautés tlicho ont donné à un grand nombre d'Aînés une toute première occasion de voir des artéfacts de leur passé et d'établir des liens avec eux, faisant ainsi revivre des contes d'époques anciennes et rappelant des souvenirs de jeunesse. Grâce à des interactions avec les objets et leurs Aînés, les jeunes tlicho ont pu créer un lien direct avec leur passé. (Charles Stable et Rosalie Scott, p. 63, 66) [traduction]

En prenant le temps d'établir des relations, des restaurateurs et autres professionnels de musées peuvent approfondir les connaissances des cultures autochtones. Grâce à ces connaissances, ils pourront développer des approches pour favoriser la participation d'Autochtones à la prise de décisions sur la conservation, l'exposition et l'utilisation, ce qui donnera lieu à des musées mieux adaptés aux besoins des communautés autochtones.

La célébration de la musique et de la danse au cours du pow-wow […] a permis de recréer le contexte d'un grand nombre de vêtements : la façon de concevoir les robes, le son des grelots, le mouvement souple et élégant des franges, le tout animé par les danseurs au rythme des tambours et en chanson. La vision des danseurs vêtus de ces robes a suscité une grande vénération pour les vêtements, permettant d'y insuffler une énergie bien plus profonde qu'une simple exposition. (Kim Cullen Cobb, Anna Hodson et Steven A. Tamayo, p. 39) [traduction]

En touchant, examinant et manipulant des objets de musée et en les utilisant au cours de cérémonies traditionnelles, les Autochtones peuvent apprendre à connaître leur patrimoine culturel unique.

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[…] le peuple Mechif [peut] se remémorer son passé, comme l'ont fait ses ancêtres, et [peut] comprendre et aider ses enfants à se rendre compte qu'il existe des choses matérielles comme des objets historiques, de vieux trésors de famille, des documents d'archives et des photographies […] qui peuvent servir à reconstituer leur histoire. (Aîné Métis Raoul McKay, p. 70) [traduction]

En collaborant avec des communautés et centres culturels autochtones, les restaurateurs et autres professionnels de musées peuvent voir leurs collections sous un autre jour. Les Aînés et autres Autochtones peuvent expliquer la façon dont les objets ont été fabriqués et pour quelle raison, en plus de fournir des indications intéressantes sur l'art, l'histoire, l'anthropologie, l'archéologie et la langue.

Le choix d'inclure des porteurs de traditions [des Aînés ou une jeune personne possédant des connaissances traditionnelles d'un métier ou d'un art] à la recherche d'enquête touchant un artéfact permet au chercheur et au musée d'en interpréter le sens et, par la suite, d'en assurer la manipulation et la préservation en fonction de ses besoins holistiques. (Torunn Klokkernes et Anne May Olli, p. 110) [traduction]

L'intégration de cette nouvelle vision à la prise de décisions permet aux restaurateurs d'atteindre un meilleur équilibre entre le matériel et l'immatériel au moment de proposer des interventions sur le plan de la conservation et, en cas de désaccords, de trouver des solutions convenables pour tous. C'est par cette compréhension de valeurs immatérielles qu'ils peuvent favoriser le développement de nouveaux modèles de musées – des modèles fondés sur les valeurs des Autochtones, pour qu'ils puissent raconter leurs propres histoires.

[…] la conservation est de nature holistique, et ne concerne pas uniquement des résultats techniques et empiriques. Autrement dit, les travaux de conservation doivent examiner non seulement l'état physique de l'artéfact, de la caractéristique ou de l'endroit, mais se pencher également sur la préservation des valeurs et contextes culturels associés, pour que leur intégrité en tant qu'endroits vivants demeure intacte. (Michael A. Klassen, p. 330) [traduction]

On a entendu des restaurateurs et des Autochtones nous parler de l'information essentielle que contiennent les objets. Les deux groupes ont reconnu que la préservation de l'information à l'intérieur d'un objet peut passer avant la préservation de l'objet lui-même.

Au moment de traiter les fragments [du vêtement de la « personne ancienne retrouvée »], nous avons surtout été guidés par le souhait d'extraire et de préserver l'information et non de simplement préserver les fragments du vêtement. […] Je perçois les voix du passé presque aussi clairement que les questions du présent. (Kjerstin Mackie, p. 116, 118) [traduction]

Les soins que l'on apporte à un artéfact afin de protéger les connaissances qu'il renferme peuvent parfois compromettre son état physique. En fin de compte, on assure ainsi son existence pendant de nombreuses générations. Souvent, ce n'est pas l'artéfact qui est fragile, ce sont plutôt les connaissances qu'il a à transmettre qui sont délicates. (Susan Parsons, Jody Beaumont, Glenda Bolt et Georgette McLeod, p. 41) [traduction]

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On a entendu des restaurateurs et des Autochtones échanger des informations techniques et traditionnelles au sujet d'objets – leur fabrication, les matériaux utilisés, les technologies mises en pratique et les circonstances entourant leur fabrication – des informations que l'on peut consigner et préserver pour usage ultérieur.

Les teintures, les peintures, les agents de conservation et les technologies de tannage représentent le savoir commun des personnes qui participent au processus de création – de la mort de l'animal ou la collecte de matières premières jusqu'au port d'un vêtement ou la réalisation d'une corbeille. (Sherry Farrell Racette, p. 17) [traduction]

On a appris comment les recherches scientifiques peuvent fournir de l'information sur des objets (c.-à-d. leur provenance, leur méthode de fabrication et leur fabricant, la façon dont ils se détériorent et la façon dont on peut les restaurer), qui peuvent servir à les préserver et à les soigner. Par exemple, l'évaluation de l'état d'un document sur parchemin peut mener à la préservation de l'information qu'il contient, et l'évaluation de la force d'un mat totémique peut déceler un besoin de stabilisation.

[…] de nos jours, les reproductions de mats totémiques Gitxsan sont sculptées sur les lieux et érigées par la suite selon l'ancienne méthode traditionnelle, à l'exception du béton et de l'acier [qui sert à les ancrer à la terre]. C'est ce qui constitue désormais notre nouvelle tradition. (Ya'Ya Axgagoodiit (Charles Peter Joseph Heit), p. 129) [traduction]

On a également appris la façon dont les Autochtones peuvent utiliser les informations techniques recueillies au cours d'analyses scientifiques et techniques d'objets du patrimoine, et la façon dont les traitements et les sciences de la conservation peuvent accroître la durée de vie des objets autochtones. Par exemple, la lutte antiparasitaire intégrée (qui enraie et prévient les attaques d'insectes) peut empêcher la détérioration et la perte de matériaux naturels, et des couches protectrices peuvent freiner l'érosion des images d'art rupestre.

[…] cette façon de procéder [la collaboration] démontre l'utilité de la technologie[…] pour la récupération et la préservation d'un élément visuel du patrimoine culturel Anishinaabe qui lie les gestes d'ancêtres aux communautés actuelles. (William A. Allen, Liam M. Brady et l'Aîné Peter Decontie, p. 283) [traduction]

On a appris comment les Autochtones se servent d'outils et de matériels traditionnels de musées comme modèles pour rétablir des aptitudes, des technologies et des métiers depuis longtemps oubliés en raison de progrès technologiques. Même si la manipulation, le port et l'examen de tels objets peuvent accroître le risque de dommages de chacun d'eux, en rétablissant l'aptitude perdue, on assure leur fabrication et leur utilisation continues, ce qui, à long terme, favorisera leur préservation.

Chaque [projet] visait à rétablir des aptitudes traditionnelles associées à des objets particuliers de la culture matérielle – aptitudes depuis longtemps oubliées par les communautés d'origine, ou presque oubliées. (Judy Thompson, Ingrid Kritsch et Suzan Marie, p. 106) [traduction]

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On a appris que ce genre de contact direct avec les outils et les technologies du passé aide à réactiver les communautés autochtones du présent, et constitue un fondement pour l'avenir.

Les membres [de la communauté] ont développé leurs propres méthodes de préservation des objets de valeur, tout en les utilisant dans la vie quotidienne. (Laurette Grégoire et Élise Dubuc, p. 230) [traduction]

On a appris que les décisions en matière de conservation sont mieux éclairées quand on tient compte des valeurs et des points de vue des Autochtones, en plus des aspects techniques.

Il faut toujours tenir compte de l'utilisation, de la raison d'être et de l'intention d'une œuvre d'art au moment de choisir une méthode de traitement qui convient à un objet particulier. En travaillant avec Charles Heit et d'autres artistes des Premières Nations, nous avons vu qu'un traitement n'aura aucune valeur si l'on ne comprend pas l'intention de l'œuvre. Si l'on ne comprend pas les antécédents du peuple et ceux de l'objet, leur emplacement et leurs associations, et si l'on n'en tient pas compte dans le processus d'analyse, la conservation risque de se transformer en une intervention non souhaitée. (Andrew Todd, p. 124) [traduction]

Les avantages de la collaboration se prolongent également à l'avenir.

Préparation de l'avenir

Un des principaux thèmes du symposium a été l'importance de faire participer les jeunes Autochtones à la préservation de leur patrimoine culturel.

On a entendu parler de projets qui ont recours aux technologies du Web, non seulement pour préserver et transmettre de l'information sur des objets culturels, des photographies et des documents d'archives, mais également pour établir un contact avec les jeunes et favoriser leur participation.

À l'aide de technologies numériques, le site [Tipatshimuna] propose aux communautés innues les moyens de consigner, de préserver, de mettre en commun et de faire connaître la richesse de leur culture aux jeunes Innus et au monde entier. Qui plus est, il consolide le lien de la génération montante avec sa culture et sa langue. (Wendy A. Thomas, p. 269) [traduction]

On a entendu parler d'initiatives de communautés autochtones qui font participer la jeunesse à la préservation et à l'utilisation d'objets du patrimoine culturel communautaire.

Les enfants s'y rendent [au Centre du patrimoine inuit de Baker Lake] et l'Aîné enseigne les chansons, les jeux et les modes de vie traditionnels. Les objets ont pour nous un sens. Il y a encore de nombreuses personnes présentes qui se souviennent de leurs utilisations. Nous nous servons encore de certains de ces objets et nous savons qu'ils font partie du mode de vie de nos ancêtres. Ils nous touchent par nos sentiments, nos émotions et notre perception visuelle. (Aînée inuite Winnie Owingayak, p. 13) [traduction]

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On a maintes fois entendu parler de l'importance d'assurer l'adoption d'une approche holistique chez les restaurateurs professionnels et les autres qui s'occupent d'objets autochtones. On a également entendu qu'il est important d'accroître la participation d'Autochtones aux domaines des arts, du patrimoine et de la conservation à l'avenir :

… si nous devons constater l'émergence d'une approche unique de conservation qui réunit des méthodes techniques et traditionnelles, nous devons également constater l'émergence d'une main-d'œuvre de conservation qui représente en soi les cultures dont il prétend protéger le patrimoine. (John Moses, p. 25) [traduction]

Il n'existe pas de « formule universelle » pour la conception de programmes d'enseignement et de formation. Comme les besoins et les traditions de chaque personne et de chaque communauté varient, les méthodes, modèles et solutions d'enseignement et d'apprentissage doivent également diversifier. En voici quelques exemples :

  • Un collège a travaillé de concert avec des organismes et communautés autochtones pour assurer l'intégration d'une sensibilité culturelle dans ses programmes de formation en conservation, et pour s'assurer que les programmes répondent aux besoins des communautés et des étudiants. (Gayle McIntyre, p. 317–323).

  • On a monté des cours de maîtrise en conservation pour favoriser l'apprentissage mutuel, le respect et la déontologie en formant des équipes composées d'étudiants, d'enseignants et de membres de communautés autochtones, en vue de promouvoir des pratiques de soins partagés. (Ellen J. Pearlstein, p. 305–310; Marcia Langton et Robyn Sloggett, p. 375–377).

  • Grâce à un programme de stages dans un important musée, des participants autochtones ont reçu une formation professionnelle et technique et ont vécu des expériences pratiques intégrant des aspects de soins traditionnels dans le cadre de la pratique habituelle du musée.(Jameson C. Brant, John Moses et Martha Segal, p. 297–303).

On a entendu parler des avantages substantiels et tangibles d'une collaboration entre spécialistes, communautés, étudiants et enseignants, p. ex. : le personnel de musée qui acquiert de nouvelles connaissances au cours de discussions non structurées avec des stagiaires, connaissances que l'on ne trouve pas dans des fiches de catalogue ou des bases de données au musée.

[…] de nouvelles connaissances […] notamment de nouvelles façons de voir leur travail avec des objets ethnographiques et de nouvelles méthodes de traitement – non seulement des techniques particulières, mais également une sensibilité culturelle. De plus, ils ont découvert des histoires intrigantes qui confèrent aux objets un sens et leur donnent vie. (Jameson C. Brant, John Moses et Martha Segal, p. 301) [traduction]

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On a entendu parler de programmes d'enseignement où les étudiants en conservation approfondissent leurs connaissances techniques et leur compréhension des objectifs de musées tribaux et autochtones.

[…] les étudiants ont effectué des analyses approfondies d'objets de l'ACCM [musée culturel d'Agua Caliente], notamment de diverses fibres végétales utilisées en vannerie, et ont réalisé des traitements de conservation et des améliorations dans la mise en réserve, en tenant compte de discussions avec le personnel de l'ACCM et les chargés de cours invités. […] Le personnel de l'ACCM a été ravi de l'information technologique et des traitements délicats, inspirés d'expériences pratiques de vannerie avec madame Largo [Donna Largo, vannière et membre de la bande de Santa Rosa Cahuilla], d'histoires et d'anecdotes qu'ont fourni les conférenciers ultérieurs. (Ellen J. Pearlstein, p. 305, 309) [traduction]

On a appris que des spécialistes qui travaillent avec des membres de communautés autochtones doivent penser différemment et écouter attentivement les besoins des étudiants et des communautés.

Les concepteurs de programmes d'études et les enseignants devaient s'arrêter d'essayer de penser en fonction d'une conception conventionnelle et mécanique. […] Le travail commun sur un programme significatif et pertinent a également entraîné l'abandon de pratiques muséales conventionnelles et la progression vers une sélection appropriée de gestion et de préservation du patrimoine matériel et immatériel, qu'il soit historique ou contemporain, oral ou visuel, au moyen d'artéfacts et de paysages. (Gayle McIntyre, p. 320) [traduction]

Conclusion

L'apprentissage se poursuit toujours.
(Commentaire anonyme, cité dans Miriam Clavir, p. 33) [traduction]

Au cours des 5 jours du symposium en septembre 2007, les participants ont fait connaître leurs points de vue sur la pratique de la conservation du patrimoine autochtone. Dans l'esprit de respect, de confiance et de collaboration qui régnait tout au long du symposium, nous avons fêté de nombreux succès. Toutefois, nous avons également reconnu qu'il y a encore du pain sur la planche. En fin de compte, nous nous sommes tous mis d'accord que les décisions et les mesures touchant la conservation qui intègrent le respect et la volonté de travailler ensemble comme partenaires équitables nous permettra de progresser et de remporter d'autres succès.

En aidant à préserver le passé, la conservation peut bâtir des ponts vers l'avenir. Elle possède un énorme potentiel pour rassembler des gens en vue d'atteindre des objectifs communs de préservation du passé de tous les peuples. Cette orientation exige un respect mutuel de la part de tous les intervenants. Dans certains cas, il faudra également accepter des compromis. Au moyen d'une telle approche, la conservation peut nous aider tous à assurer un avenir meilleur et à approfondir notre connaissance de nous-mêmes. (Anonyme.)2 [traduction]

Table des Matières

Suivi de la part de l'Institut canadien de conservation

Au cours des prochaines années, l'ICC prendra des mesures en tenant compte des résultats du Symposium 2007. En plus de notre formation continue, de la diffusion d'information et des services touchant la préservation d'objets du patrimoine autochtone, nous prévoyons réaliser les projets suivants :

  • élaborer une politique afin de déterminer la façon dont l'ICC demandera l'avis des Aînés et des membres de communautés où il y a des projets de conservation d'objets du patrimoine autochtone à réaliser

  • offrir aux organismes autochtones des quatre coins du pays deux ateliers subventionnés par année (auparavant, l'ICC n'offrait des ateliers subventionnés que par l'entremise d'associations de musées provinciaux, qui ne comptent que très peu de musées ou de centres culturels autochtones parmi leurs membres)

  • examiner la possibilité de créer un poste de stage autochtone à l'ICC (au cours des 2 ou 3 prochaines années)

  • poursuivre ou entreprendre des projets de recherche qui seront utiles aux communautés autochtones (par exemple, analyser des façons d'atténuer les effets de résidus de pesticides sur des objets, réexaminer l'état des mats totémiques situés à Nan Sdins (‘Ninstints'), site du patrimoine mondial)

  • créer un portail autochtone sur le site Web de l'ICC, qui contiendra de l'information et des références utiles pour les gens qui s'intéressent à la préservation du patrimoine autochtone


1 Les citations sont tirées de Préserver le patrimoine autochtone : approches techniques et traditionnelles. Actes du Symposium 2007 (publié par l'Institut canadien de conservation en décembre 2008; en vente à la Librairie).

2 À la fin du symposium, on a posé la question suivante aux jeunes participants Autochtones : « De quelle façon est-ce que la conservation peut aider? » Cette citation figure parmi les réponses recueillies.